Message du président Khrouchtchev au président Kennedy Moscou, 11 décembre 1962. - Histoire

Message du président Khrouchtchev au président Kennedy Moscou, 11 décembre 1962. - Histoire

CHER MONSIEUR. M. LE PRÉSIDENT, Il semblerait que vous et nous soyons arrivés à une étape finale de l'élimination des tensions autour de Cuba. Nos relations entrent déjà maintenant dans leur cours normal puisque tous ces moyens placés par nous sur le territoire cubain que vous considériez comme offensants sont retirés et vous avez constaté qu'à cet effet une déclaration a déjà été faite à vos côtés.
Ça c'est bon. Nous vous remercions de même que nous n'avons pas abordé dogmatiquement la solution de la question d'éliminer la tension qui a évolué et cela nous a permis dans les conditions existantes de trouver également une forme plus souple de vérification du retrait des moyens susmentionnés. La compréhension et la flexibilité dont vous faites preuve en la matière sont très appréciées par nous bien que notre critique de l'impérialisme américain reste d'actualité car ce conflit a bien été créé par la politique des États-Unis à l'égard de Cuba.
Des mesures plus résolues devraient être prises maintenant pour aller vers la finalisation de l'élimination de cette tension, c'est-à-dire que vous devriez de votre côté clairement confirmer à l'ONU comme vous l'avez fait lors de votre conférence de presse et dans vos messages à mon intention la promesse de non-invasion de Cuba par les États-Unis et vos alliés ayant levé les réserves qui sont actuellement introduites dans le projet de déclaration des États-Unis au Conseil de sécurité et nos représentants à New York devraient s'entendre sur une formulation convenue dans les déclarations des deux puissances des engagements pris par eux.
Je pense que vous avez déjà eu l'occasion de vous familiariser avec le texte que nous avons proposé/1/ d'une brève déclaration du gouvernement soviétique dans laquelle sont formulés les principaux engagements de l'Union soviétique résultant de l'échange de messages entre nous. Nous partons de l'hypothèse qu'une brève déclaration analogue devrait être faite par le gouvernement américain et que les principaux engagements américains résultant de l'échange de messages y seront également fixés. Jetez un coup d'œil, Monsieur le Président, à cette proposition que nous vous soumettons par l'intermédiaire de vos représentants à New York.

Mais nonobstant ce que sera l'accord sur les textes concrets de nos déclarations à ce stade final, de toute façon l'objectif de base a été atteint et les tensions supprimées. Je vous dirai franchement que nous avons retiré nos moyens de Cuba en comptant sur votre assurance que les États-Unis et leurs alliés n'envahiront pas Cuba. Ces moyens avaient vraiment pour but de défendre la souveraineté de Cuba et donc, après votre assurance, ils ont perdu leur utilité. Nous espérons et nous voudrions croire - j'en ai parlé publiquement aussi, comme vous le savez - que vous respecterez les engagements que vous avez pris, aussi strictement que nous en ce qui concerne nos engagements. Nous, Monsieur le Président, avons déjà rempli nos engagements concernant le retrait de nos missiles et avions IL-28 de Cuba et nous l'avons fait même à l'avance. Il est évident que le respect par vous de vos engagements ne peut être aussi clairement démontré que nous l'avons fait puisque vos engagements sont de nature à long terme. Mais il est important de les remplir et de tout faire pour qu'aucun doute ne soit semé dès le départ qu'ils ne seront pas remplis. Je vous ai déjà dit à un moment donné que nos amis, en particulier ceux d'entre eux qui nous considèrent avec un certain manque de compréhension, essaient de nous convaincre qu'on ne peut pas faire confiance à l'impérialisme, c'est-à-dire qu'on ne peut pas faire confiance à vous, en tant que représentant d'un tel État capitaliste que les États-Unis d'Amérique.
Il va sans dire que vous et moi avons une compréhension différente de ces questions. Je n'entrerai pas dans les détails de ma compréhension car à cet égard, vous et moi ne pouvons pas avoir d'opinion commune puisque nous sommes des personnes représentant des pôles politiques différents. Mais il y a des choses qui nécessitent une compréhension commune des deux côtés et une telle compréhension commune est possible et même nécessaire. C'est de cela que je voudrais vous parler.
En peu de temps, nous et vous avons vécu une crise assez aiguë. L'acuité était que nous et vous étions déjà prêts à nous battre et cela conduirait à une guerre thermonucléaire. Oui, à une guerre mondiale thermonucléaire avec toutes ses terribles conséquences. Nous en avons tenu compte et, convaincus que l'humanité ne pardonnerait jamais aux hommes d'État qui n'épuiseraient pas toutes les possibilités d'empêcher la catastrophe, nous avons accepté un compromis bien que nous ayons compris - et nous le disons maintenant - que vos revendications n'avaient aucun fondement, n'avait aucune base légale et représentait une manifestation d'arbitraire pur et simple dans les affaires internationales. Nous avons accepté un compromis parce que notre objectif principal était de tendre la main au peuple cubain afin d'exclure la possibilité d'une invasion de Cuba afin que Cuba puisse exister et se développer en tant qu'État libre et souverain. C'est notre objectif principal aujourd'hui, cela reste notre objectif principal pour demain et nous n'avons pas poursuivi et ne poursuivons aucun autre objectif.
Par conséquent, Monsieur le Président, tout - la stabilité dans cette région et pas seulement dans cette région mais dans le monde entier - dépend de la manière dont vous allez maintenant remplir les engagements que vous avez pris. De plus, ce sera désormais une sorte de papier de tournesol, un indicateur s'il est possible de se fier si des difficultés similaires surviennent dans d'autres zones géographiques. Je pense que vous conviendrez que si notre arrangement pour régler la crise cubaine échoue, cela sapera une possibilité de manœuvre à laquelle vous et nous recourrons pour éliminer le danger, une possibilité de compromis à l'avenir si des difficultés similaires surviennent dans d'autres domaines de la monde, et ils peuvent vraiment surgir. Nous attachons une grande importance à tout cela, et le développement ultérieur dépendra de vous en tant que président et du gouvernement américain.
Nous pensons que les garanties de non-invasion de Cuba données par vous seront maintenues et pas seulement pendant la durée de votre séjour à la Maison Blanche, cela, pour reprendre une expression, va de soi. Nous pensons que vous pourrez également recevoir un mandat aux prochaines élections, c'est-à-dire que vous serez le président des États-Unis pendant six ans, ce qui nous intéresserait. À notre époque, six ans dans la politique mondiale est une longue période et pendant cette période, nous pourrions créer de bonnes conditions pour une coexistence pacifique sur terre et cela serait hautement apprécié par les peuples de nos pays ainsi que par tous les autres peuples.
Par conséquent, Monsieur le Président, je voudrais exprimer le souhait que vous suiviez la bonne voie, comme nous le faisons, dans l'appréciation de la situation. Maintenant, il est particulièrement important de prévoir la possibilité d'un échange d'opinions par des canaux confidentiels que vous et moi avons mis en place et que nous utilisons. Mais le caractère confidentiel de nos relations personnelles dépendra de la question de savoir si vous remplissez - comme nous l'avons fait - les engagements que vous avez pris et donnez des instructions à vos représentants à New York pour formaliser ces engagements dans des documents appropriés. Cela est nécessaire pour que tous les peuples sachent que la tension dans les Caraïbes est une affaire d'hier et que maintenant des conditions normales ont été réellement créées dans le monde. Et pour cela, il est nécessaire de fixer les engagements pris dans les documents des deux parties et de les enregistrer auprès des Nations Unies.
Vous, Monsieur le Président, ne voulez pas être d'accord avec les cinq conditions avancées par le Premier ministre de la République de Cuba Fidel Castro./2/ Mais, en effet, ces cinq principes correspondent pleinement aux dispositions de la Charte des Nations Unies qui est une base légale pour les relations entre les États, une sorte de fondement pour assurer la paix et la coexistence pacifique. Je vous dirai franchement qu'une telle position de la vôtre est surprenante. Peut-être avez-vous des difficultés. Mais, Monsieur le Président, nous qui occupons une telle position de responsabilité dans le monde et qui sommes dotés d'une grande confiance, devons surmonter ces difficultés. Les peuples l'apprécieront car pour eux c'est assurer une paix durable sur terre.
/2/Dans la lettre du 28 octobre du Premier ministre Castro à U Thant ; pour le texte, voir American Foreign Policy : Current Documents, 1962, pp. 447-448.
Je voudrais vous exprimer ma désapprobation de certaines choses. Nous lisons maintenant divers articles de vos chroniqueurs et de vos correspondances et nous craignons que dans ces articles, ils commentent largement l'échange d'opinions confidentiel et qu'il soit effectué par des personnes qui, apparemment, n'ont aucun rapport avec les canaux confidentiels mis en place entre nous. A en juger par le contenu de ces articles, il est clair que leurs auteurs sont bien informés et nous avons l'impression que ce n'est pas le résultat d'une fuite accidentelle d'informations confidentielles mais le résultat de la bienveillance envers les personnes entre les mains desquelles rendre publique. Ceci est évidemment fait dans le but d'informer le public d'une manière unilatérale.
Franchement, si nous utilisons les communications confidentielles de cette façon, ce sera loin de faciliter la confiance dans ces canaux. Vous vous rendez compte vous-même que si votre côté commence à agir de manière à ce que notre échange d'opinions par le biais de canaux confidentiels se répande entre les doigts, ces canaux cesseront d'être utiles et pourraient même causer des dommages. Mais cela dépend de vous. Si vous considérez que ces canaux ont dépassé leur durée de vie et ne sont plus d'aucune utilité, nous tirerons également les conclusions appropriées à cet égard. Je vous le dis franchement et j'aimerais connaître votre opinion à ce sujet. J'ai dénoncé l'impérialisme américain. Mais d'un autre côté, j'estime qu'il est utile que nous continuions à maintenir la possibilité d'échanges d'opinions confidentiels car un minimum de confiance personnelle est nécessaire aux hommes d'État des deux pays et cela correspond aux intérêts de nos pays et peuples, à la l'intérêt de la paix partout dans le monde.
Essayons, Monsieur le Président, d'éliminer rapidement les conséquences de la crise cubaine et de nous atteler à résoudre d'autres questions, et nous les avons en nombre. En ce qui concerne l'interdiction des essais nucléaires, c'est une question mineure dans l'ensemble. Je vais vous adresser une lettre confidentielle/3/ et des propositions sur cette question et j'espère que nous surmonterons les difficultés existant dans cette question. Le problème du désarmement est une autre affaire ; c'est une question majeure et difficile maintenant.
/3/Document 85.
Mais, bien sûr, la question principale est la question allemande et c'est une question facile et en même temps difficile. Je dis que c'est une question facile et en même temps difficile. Mais c'est vraiment ainsi. C'est facile parce que nos propositions pour conclure un traité de paix n'exigent aucune concession de l'un ou l'autre côté, ni n'exigent aucune perte de l'un ou l'autre côté. Ces propositions ne font que corriger la situation qui s'est développée à la suite de la Seconde Guerre mondiale.
Après les entretiens que notre ministre des Affaires étrangères A. Gromyko a eu avec votre secrétaire d'État D. Rusk, une seule question restait en effet en suspens, celle des troupes à Berlin-Ouest : les troupes de quels pays, pour quelle durée et sous quel drapeau y sera stationné.
J'aimerais que vous me compreniez bien sur cette question. Laissez-nous le résoudre. Nous n'échapperons pas à la nécessité de résoudre cette question de toute façon. A vrai dire, cette question ne vaut pas une coquille d'œuf si l'on adopte une approche réaliste pour évaluer la situation en Allemagne où se sont développés deux États allemands souverains et si une voie suivie vise à un accord sur Berlin-Ouest et non à le laisser faire restent un dangereux foyer de collisions entre États. Devrions-nous vraiment vous et nous, deux grands États, soumettre, volontairement ou non, notre politique, les intérêts de nos États à l'homme âgé qui à la fois moralement et physiquement est avec un pied dans la tombe ? Doit-on vraiment devenir des jouets entre ses mains ? En concluant un traité de paix, nous ne perdrions rien, mais nous gagnerions la possibilité de renforcer les relations amicales entre nos États, dénouerions le nœud en Europe qui est semé de dangers pour le monde entier uniquement parce que les forces militaristes agressives les plus extrêmes en Allemagne de l'Ouest sont intéressées par cette.
Veuillez m'excuser pour ma franchise et ma franchise, mais je pense comme auparavant qu'un échange d'opinions franc et direct est nécessaire pour éviter le pire.
Veuillez transmettre à votre épouse et à votre famille les vœux de bonne santé de ma part, de ma femme et de toute ma famille.